L 'abbaye d 'Hérivaux

C'est au début du 12ème siècle, peu après 1100, que naquit le futur seigneur de Marly, Ascelin. Je situe sa naissance entre 1105 et 1115 car il est dit plus loin qu'il se sentait vieillir en 1160, mais je n'ai aucune indication précise. Il était issu d'une grande famille picarde et devint seigneur de Marly la Ville avant 1140.
C'était un homme fort pieux et dévot qui se sentait une vocation pour se dévouer à Dieu. La seigneurie de Marly avait des droits sur un vallon sauvage et désert où prédominait la forêt. Le reste du vallon était partagé entre les Comtes de Beaumont et de Clermont. Je ne connais pas le nom du lieu dit à l'époque pour autant qu'il ait été dénommé. Dans les actes latins de 1160 on le trouve sous le nom d'Herivallis, soit vallée de l'ermite ( Heremus= désert, solitude, d'où vient eremita = solitaire, ermite et valle = vallée, vallon). Ceci semble indiquer que le nom a été donné suite à l'arrivée d'Ascelin.
C'est en 1140 qu'Ascelin décida de quitter Marly et de se retirer dans cet endroit inhospitalier. Il demanda aux Comtes de lui céder l'ensemble du Domaine, ce qui fut facilement accepté prouvant peut-être par là le peu d'intérêt pour ces terres sauvages. Ascelin fit aussitôt construire un petit logement, un oratoire et s'y retira avec quelques compagnons. Cela lui valu le surnom d'Ascelin l'ermite. Ils passèrent les 20 années suivantes à défricher et aménager le terrain, pratiquant la prière, les oraisons et le jeûne.
Ascelin avait des rapports privilégiés avec l'évêque de Paris, Maurice de Sully. Aussi, se sentant vieillir, Ascelin lui demanda-t-il en 1160 de déclarer le lieu Institution canonique. L'évêque accéda à sa demande et la nouvelle Abbaye d'Hérivaux fut rattachée à l'ordre de Saint Augustin même si ce rattachement ne devint effectif qu'en 1188 après la mort d'Ascelin. Un abbé(1) fut nommé, un certain Thibaut, et en 1163 le Pape Alexandre III confirma la fondation de l'abbaye.
Je ne sais pas si Maurice de Sully appréciait particulièrement le lieu ou le fondateur d'Hérivaux mais il faut constater qu'il se comporta en véritable mécène pour l'Abbaye. C'est grâce à lui que furent érigés le Cloître et l'église dédiée à la vierge, Notre Dame d'Hérivaux, dont parle une bulle du pape Clément III en date du 15 janvier 1188. Il encouragea les Seigneurs des alentours à aider l'abbaye, ce qu'ils firent, et cette générosité continua bien après la mort de l'Évêque en 1196. L'église d'Hérivaux fut complétée ou reconstruite (cela diffère selon les auteurs) en 1405 par l'abbé Thomas Finet.
Il semble que les abbés aient été nommés à vie puisque qu'il est écrit qu'en 1468 l'abbé Jean 1er Ganeau, très âgé et débile, fut, dirais-je, mis sous la tutelle de Jean II Moreau.
Le dernier abbé régulier(2) fut Jean III Ciret nommé le 22 août 1469. En 1476 il fut accusé par 7 moines de détournement des revenus de l'abbaye ce qui ne l'empêcha pas de rester à son poste puisqu'on le retrouve en 1487. Comme quoi les affaires ……..
Les abbés suivants furent "commendataires(3)" et le premier fut Jean IV de Montmorency. C'était un bâtard de la dite maison et les Ordres étaient souvent dévolus aux cadets(4) ou aux bâtards.
L'abbaye était riche et donc prospère. Elle levait des impôts et taxes ou recevait des subsides et des dons de fort loin puisque dans l'inventaire de ses biens on trouve à la fin du XVIIIème siècle les noms d'Argenteuil, Senlis, Montmorency, Pontarmé et bien d'autres. Elle percevait la dîme des paroisses de Marly, Fosses et du prieuré de St Nicolas de la Grange du Bois (sans doute la Chapelle St Nicolas érigée par Adam Bigue en 1247 et qui fut détruite en 1754 pour cause de ruine).
Lors de cet inventaire les revenus de l'abbaye furent évalués à 8 000 livres. (A cette époque un maçon landais gagnait 18 sous par jour et une livre valait 20 sous. Sur cette base 8000 livres pourraient être évaluées à 2,9 millions de francs soit 451 700 euros, chiffre à prendre avec précaution).
L'Abbaye possédait aussi des bois qui représentaient un capital fort important.
Il est noté que, en liaison avec les moines, les agriculteurs des paroisses de Fosses et Marly développèrent de nouvelles cultures telles la vesce, la gaude et le pavot !
Lors de la réforme des monastères en 1622, reforme justifiée par le relâchement des règles de vie, l'Abbaye fut rattachée à la Congrégation de Sainte Geneviève. Mais il fallut attendre 17 ans pour que le rattachement prit effet en 1639, le 21 novembre.
L'Abbaye faillit disparaître lors un incendie dans la nuit du 18 octobre 1632 vers 11 heure du soir. En allant chercher du bois pour cuire le pain un serviteur secoua sa chandelle dans les ordures du hucher. Le feu embrasa rapidement le bâtiment et le plancher du dortoir des moines s'écroula. Les combles du couvent, du réfectoire et du dortoir furent réduits en cendres ainsi qu'un grand nombre de manuscrits. Il n'y eut pas de victime, seuls quelques moines eurent chaud au …. cuir. Le feu aurait gagné l'église si un maçon de Bellefontaine, Jean Léchaudé, n'avait réussi à l'en empêcher en jetant sans arrêt de l'eau depuis une fenêtre. (Le patronyme "Léchaudé" figure sans discontinuer jusqu'à nos jours dans les actes de l'état-civil).
La réfection durera jusqu'au mois de mars 1634, les bois du domaine fournissant la matière nécessaire à la réfection des charpentes. L'abbé de l'époque était Pierre VIII de Vaudétar qui fut abbé de 1606 à 1642.
L'abbaye souffrit beaucoup de la gestion de François Molé nommé en 1647 et qui mourut le 5 mai 1712. "Les ruines s'étaient accumulées pendant sa gestion" et les dépenses étaient évaluées à 56 000 livres (7 années de revenus). L'abbaye fit procès contre sa succession mais rien n'est indiqué quant au résultat.
Je n'ai pas trouvé d'informations précises pour les années suivantes. On peut pourtant se demander si un autre sinistre n'aurait pas frappé l'abbaye ou si ce fut uniquement pour l'entretenir, mais il est noté que, en 1735, le duc de Bourbon fit une donation gracieuse afin de reconstruire certains bâtiments du cloître.
La seule description de l'église que je connaisse est celle que fit l'abbé Lebeuf. Il dit qu'elle "est d'une structure assez belle et riche, voûtée d'un bout à l'autre contenant un portique, une nef, un chœur, un sanctuaire et deux ailes qui font une croisée, le tout assez bien proportionné quoique le vaisseau soit petit, contenant environ 40 pas de longueur et 8 pas de largeur dans le sens de la croisée. Elle est percée par le bout d'en haut de neuf belles ouvertures en forme de rond-point, le tout bien vitré."
Il est dit que lors de la révolution, l'église et les bâtiments furent détruits de Benjamin Contant à l'exception d'une aile que se réserva le même Benjamin Constant, alors maire de Luzarches, pour y loger sa maîtresse Mme de Staël. Mais je pense que seule l'église fut démolie car il est aussi écrit que les bâtiments, qui avaient été intégrés au domaine national, furent vendus le 16 novembre 1791 à un certain M. Gressier. Ce dernier n'ayant pas payé, le domaine fut revendu le 27 mars 1792 à MM Colin, Rémy et Petit ; M. Petit rachetant le tout le 24 août 1792.
Le premier novembre 1796 le propriétaire devint Benjamin Constant, cultivateur(5), né en Suisse à Lausanne et demeurant à Paris rue de la Loi. Le 15 février 1802 le domaine fut à nouveau revendu. Le document donne la suite des diverses ventes jusqu'en 1891 mais j'arrête là cette énumération.
(1) Abbé : supérieur d'une abbaye n'est pas forcément prêtre
(2) Abbé régulier : Abbé appartenant à un ordre religieux
(3) Abbé commendataire : Il a reçu la commende d'une abbaye. Il ne vient pas du monde ecclésiastique, il perçoit les bénéfices de l'abbaye mais n'a aucun pouvoir religieux. La communauté est dirigée par le Prieur. Les commendes étaient distribuées par le roi depuis le concordat en 1516. (Larousse)
(4) Dans la noblesse, afin de ne pas disperser le patrimoine, il était coutume que l'aîné reçoive le titre et les terres, le second était militaire, les suivants et les bâtards étaient orientés vers l'Église.
(5) Je pense qu'il faut comprendre : propriétaire de terres cultivables. Benjamin Constant de Rebecque était noble et écrivain. Le titre de "cultivateur" était sans doute à l'époque plus "révolutionnairement correct". Il eut une liaison "orageuse" avec Mme de Staël de 1794 à 1808.
Source : Notes historiques et archéologiques, par M.J. Depoin, en 1894. BNF

 

 
Carte de Cassini. Localisation d'Hérivaux vers 1700

 
ACCUEIL