Lettre à un cousin inconnu.
En ce mois de janvier 2003, j'ignorais encore jusqu'à ton existence. Dans mon enfance j'avais connu ton grand frère dont je cherchais l'acte de naissance à Walincourt-Selvigny; en vain. Pour me plaire, l'employée de mairie de cette commune me fit parvenir tous les actes concernant tes frères et sœurs dont j'ignorais aussi l'existence.

J'appris ainsi que tu étais né en 1892, le 7 janvier, mais, en marge, était noté : Décédé le 04/07/1915 dans l'Oise à Cuvilly.

Je me procurais ton acte de décès sur lequel avait été portée, en 1956, la mention marginale : " Mort pour la France ". 1915, 1956, 41 ans!, c'est vrai que rien ne te presse plus.
Cet acte comportait suffisamment de renseignements pour effectuer des recherches aux archives militaires de Vincennes.

Je découvre ainsi que ton régiment, le 5ème de marche des tirailleurs indigènes, se trouve au nord de Compiègne, stationné dans les tranchées sur lesquelles, quotidiennement, s'abattent les obus allemands ou autrichiens.
Et pourtant les journaux de marche de ton régiment décrivent cette période comme étant calme.

Ce 30 juin 1915, est un jour ordinaire, c'est juste le lendemain de ta fête. Dans une grange, avec 6 autres camarades, tu travaillais à une corvée de réfection de cartouches. Un travail ordinaire. Quelques obus tombent sur la tranchée et, à 16h30, un obus tombe sur la grange.

Trois hommes sont tués sur le coup, quatre grièvement blessés.

Vous étiez 2 salement touchés. J'ai appris que ton ami, qui comme toi se prénommait Paul, était mort le lendemain à Compiègne.

Tu a été soigné à l'ambulance de Cuvilly et la mort a pris 3 jours pour éteindre tes souffrances et mettre un terme à ta vie, ta vie qui n'aura duré que 23 ans.

Le lendemain de cet incident, toujours la routine de la vie dans les tranchées : pluie d'obus, réparations, observation des mouvements de l'ennemi, attente : c'est la guerre qui continue, sans toi.


En ce mois de mai 2003, tu n'es plus un inconnu, je ne connais pas ton visage, je ne sais même pas où tu es enterré mais je sais que tu te prénommes Paul et que tu es mon cousin, mort pour la France un jour d'été 1915

Mais en 2004 l'armée a publié un site sur les nécropoles militaires. Le hasard a voulu que ce soit le 28 juin 2005, à 2 jours de l'anniversaire de tes blessures, que j'ai retrouvé ta tombe. C'est tout près de Cuvilly, à Méry-la-Bataille, que tu reposes au milieu de tes camarades, combattants de l'Artillerie Spéciale". Le soleil n'était pas encore haut et un brume légère nappait la campagne Picarde. A côté d'une petite église, dans un carré de pelouse parfaitement entretenue, jaillissent 251 croix de ciment; au pieds de chacune pousse une plante verte.

251 croix, 251 vies.

G. Ducos