Noël en Provence.
Tapis au fond du vallon, le village veillait. Par chaque fenêtre aux volets disjoints sourdait une lueur rouge jaunâtre manifestation de l'éclairage d'une pauvre bougie de résine.

A l'orée du village, la cheminée de la ferme de la famille Fauché dégageait un mince filet de fumée dont la lune, pleine en cette nuit, projetait l'ombre sur le mince manteau de neige qui couvrait la campagne. C'est que, peuchère, il faisait froid en cette nuit de Noël 1789 et même la Provence avait vu ses vallons revêtir leur robe immaculée de mariée. Dame, c'est qu'il faisait vraiment froid ! L'apothicaire disait ce midi que le thermomètre était descendu à 2 degrés sous le zéro.

Le repas, pris à la lueur du feu de bois, venait de se terminer. Un repas simple, voire frugal. Au loin la cloche de l'église appelait les fidèles à la veillée. La famille se prépara à partir, laissant sur la table les miettes du repas car la légende voulait que, durant la veillée, les anges viennent manger les reliefs du dîner. Fort de mes 10 ans je me promettais de penser à regarder au retour si ce miracle s'accomplissait bien. Cela faisait bien 2 années que je voulais le vérifier mais le sommeil m'avait emporté et j'étais rentré dans les bras de mon père.

Mon père mit une grosse bûche dans la cheminée et nous partîmes pour l'église par les chemins glissants, fouettés par un coquin de mistral qui contrariait notre marche.

La petite église, chichement éclairée, était bien froide; heureusement elle était presque pleine et c'est avec joie que nous nous serrions les uns contre les autres. Trois messes allaient venir. Je me rappelle la première prière que je fis ce jour là : "Mon dieu, faites que je ne m'endorme pas, je veux voir les anges. Et aussi, mon Dieu, faites que le père Noël passe après notre retour. Je voudrai tant le remercier".

Ma prière fut presque exaucée. Bien sûr je m'endormis à la seconde messe. Bien sûr mon père me porta; mais je me réveillais à une centaine de mètres de la maison. Je m'élançais si vite vers elle que je ne remarquais pas l'absence de ma mère. Je poussais fébrilement la porte, me précipitais vers la table, elle était propre. Au centre trônait l'orange qui, comme chaque année, marquait pour moi le passage du père Noël qu'une fois de plus j'avais manqué.

Le restant de la famille entra. Mon père attisa le feu tout en chantonnant un restant de cantique puis alla chercher la bouteille de vin cuit acheté pour l'occasion pendant que ma mère portait, sur un plateau tiré du vieux châtaigner abattu il y a 5 ans, les desserts rituels de cette soirée.

Ils sont 13, ces desserts. Treize, comme les convives de la cène, Jésus et les 12 Apôtres.


Il y avait, en hommage aux ordres mendiants, des fruits dont la couleur rappelle celle des robes de ces moines: Figues sèches, grises pour les Franciscains, noisettes et amandes brunes pour les Carmes, raisins secs pour les Augustins et raisins blancs pour les Dominicains.

Il y avait aussi mon préféré : une noix ou une amande piquée dans une figue que nous appelions "nougat du capucin".

Il y avait aussi des dattes pour évoquer la vierge Marie qui, lors de la fuite d'Égypte, s'était abritée sous un palmier, des nougats noirs et blancs et la pompe, sorte de brioche parfumée à l'écorce d'orange, confectionnée par ma mère le matin même et dont l'odeur avait parfumé la salle toute la journée.

Il y avait des fruits, frais ou séchés dans le cellier, des pommes, des poires, du melon, etc.

Il y avait enfin des gâteaux propres à chaque ville, calissons à Aix, croquants à Allauch, tarte sucrée aux blettes à Carpentras, dragées à Martigues, etc. afin d'arriver au chiffre 13.


Cette année avait été dure pour mes parents; le travail avait manqué. Le plateau était petit mais les 13 desserts étaient bien là. Bien que nous ne soyons que 3 ma mère partageât le plateau en 4 parts égales. Il était quasiment certain que demain un pauvre hère, plus malheureux que nous, viendrait frapper à la porte; il aurait ainsi sa part de plaisir. Cela arrivait souvent qu'un mendiant vienne quémander quelque nourriture. Nous n'étions pas riches, loin s'en faut, mais il y avait toujours une bolée de soupe, un verre de vin ou un peu de pain et d'ail à donner. Je dis toujours, mais pourtant une fois, ma mère avait dû refuser, il n'y avait rien !. C'était il y a longtemps, je n'étais pas encore né, et pourtant ma mère en est toujours mortifiée.


Ceci n'est qu'une évocation, purement fictive, de ce que pouvait être une nuit de Noël dans une ferme d'un petit village perdu sur le Causse.


J.D.